Univers
Chroniques de Zaebas - La Ballade De Sapience
Les piles de phylactères et de codex s'élevaient jusqu'à masquer l'horizon, dessinant un labyrinthe de papiers sur la plaine brûlante. Zéphyr soufflait à travers ces montagnes de pages une haleine ardente qui nous chauffait le sang, une brise chargée de murmures et d'échos anciens qui balayaient nos raisons. Ce vent mauvais devait bien finir par nous rendre fous.
Les avertissements de Valombre me revenaient en tête. Cette région du royaume de Sapience était d'après lui des plus dangereuses. Mais personne de la compagnie n'avait prêté foi à ses paroles car on le tenait pour un gredin et un menteur. « Si d'aventure vous trouvez une lettre ou un billet qui vous soit destiné, surtout ne l'ouvrez pas ! » avait ajouté l'infâme diablotin qui lui servait de laquais. Et tous les soldats de rire, prenant pour un bon mot cette très sérieuse mise en garde. La suite devait leur donner tort.
Notre compagnie s'était dispersée dans le dédale des rayonnages et des tas de livres, oubliant en un instant le dur chemin que nous avions parcouru jusqu'ici et les efforts de discipline qu'il avait fallu consentir. Aujourd'hui encore j'en attribue la faute au capitaine qui fut le premier à oublier ses hommes pour courir en tous sens après les écrits chimériques qui le hantaient. Son obsession pour le prétendu trésor des templiers fut la cause de tout. Convaincu malgré nos doutes que ce lieu recelait le secret de sa cachette terrestre et que cela seul pouvait expliquer la présence de ces étranges gardiens, il tentait de déchiffrer une carte obscure sans plus se soucier de nous.
L'abbé quant à lui s'était mis en tête de détruire dans l'un des brasiers les ouvrages qu'il réprouvait. Son autodafé aussi ambitieux que dément lui arrachait de grosses gouttes de sueur à chaque fois qu'il jetait dans le puits de flammes une nouvelle brassée de grimoires. Malgré ma foi vive et mon jeune âge, je refusais de me laisser enrôler dans cette tâche absurde. Les tripes nouées par un affreux pressentiment, je préférais me glisser vers la position qu'occupait Gastibelza, notre éternel guetteur. En chemin je croisais encore Andrew qui m'interpellait, fou de joie. Le spadassin venait de trouver les mémoires de son fameux compatriote Walter Raleigh, et expliquait à qui voulait l'entendre que le défunt pirate y avait consigné l'emplacement de son magot. Décidément, quelle manie !
Que le lecteur ne juge pas trop durement mes compagnons en parcourant ces lignes. Il est vrai qu'ils ne souciaient guère de littérature hormis pour y chercher des traces de butin. Ce n'étaient ni des anges ni des démons mais des hommes d'épée et d'aventures, plus souvent brigands que bons apôtres, et c'est bien ce que le conseil attendait d'eux. Que diable ! On ne nous avait pas envoyés dans ce royaume de Sapience pour en ramener des sonnets ou des quatrains !
J'arrivai enfin jusqu'à Gastibelza qui s'était juché sur une colonnade effondrée que jonchait un millier de plis. Horreur ! L'Espagnol ne guettait pas comme il en avait reçu l'ordre. Assis en tailleur, son mousquet sur les genoux, il parcourait une lettre d'un air ravi.
- Garçon, t'ai-je déjà parlé de doña Sabine ? me demanda-t-il sans tourner les yeux.
- Cent fois, vieux fou ! Tu ne connais qu'elle !
- Sa mère était la vieille maugrabine d'Antequera…
- Que ne scrutes-tu pas plutôt l'horizon ? Ces égarés avec lesquels le capitaine ne s'est allié que pour mieux les trahir ne tarderont pas à nous rattraper…
- Elle épousa le comte de Saldagne, ajouta-t-il tristement sans écouter mon exhortation. Quand on la voyait passer sur le pont de Tolède, même la reine aurait paru bien laide !
- Les reines ne sont pas toutes belles ! Allons, fais le guet ! insistai-je en me hissant à ses côtés.
- Eh bien doña Sabine m'aimait ! dit-il avec des étoiles dans les yeux. Oui, elle m'aimait. C'est marqué là ! Lis donc ! Moi, pour un sourire d'elle…
Je ne jetai même pas un œil à la missive qu'il me tendait. Les imprécations de Valombre et de son diablotin ne me revenaient que trop clairement en tête. Déjà des ombres s'avançaient dans ce labyrinthe d'archives. Ce n'étaient pas les égarés, c'était pire. Lourdes de cottes de mailles et de heaumes, ces silhouettes ferrées à la mode des anciens étaient celles des templiers, les gardiens séculaires du royaume.
- Ils sont là, ils nous attaquent ! Gastibelza, donne l'alarme !
- Elle m'aimait, te dis-je ! Et voilà qu'elle m'appelle. N'entends-tu pas l'écho de sa voix ?
Son regard avait perdu toute trace de raison, le vent qui s'engouffrait à travers les rayonnages l'avait rendu fou.
Épouvanté par la soudaine précipitation des choses, je saisis le mousquet de l'Espagnol espérant d'un coup de feu donner le branle-bas. L'arme n'était pas chargée… Je bondis au pied de la colonnade comme je savais le faire alors, et m'élançait en courant pour prévenir la troupe. L'instant d'après, ils étaient sur nous, profitant des passages étranges entre les rayonnages pour nous assaillir de tous côtés à la fois.
Surpris, dispersés, nous fîmes bien pâle figure. Percé par une lance, l'abbé s'effondra dans le brasier qu'il promettait aux textes licencieux. La mort du capitaine ne fut pas plus glorieuse, mais au moins eut-il le temps de tirer l'épée avant d'être tué par un chevalier dont la capuche de mailles ne masquait pas le visage de grand brûlé. Comment tombèrent les autres, je l'ignore. Trop occupé à échapper à ce damné revenu du bûcher, je ne me souciais que de ma vie. Je tentais de lui planter ma dague dans le ventre mais ma mauvaise lame - le capitaine avait toujours refusé de m'en donner une neuve - se brisa contre sa cotte. Il me saisit avec l'adresse que lui donnaient des siècles de pratique et, collant son sourire calciné à quelques pouces de mon visage, me dit quelque chose qui sonnait à peu près ainsi :
- N'ayes crainte, drôle. Oncques n'ayois occis ung jouvenceau.
Je restai sans répondre, captif de ma peur et de mon incompréhension. Un autre templier s'avança et ôta son heaume pour révéler un visage bien vivant celui-là, et qui me souriait. Cela suffit à me calmer. Au loin, l'Espagnol continuait à appeler sa maudite Sabine.
Les templiers n'étaient pas impitoyables, ils épargnaient les fous et les trop jeunes gens. Gastibelza et moi réchappions du carnage. En cette heure, je ne comprenais pas encore pourquoi. Mais déjà je devinai que le capitaine comme ses commanditaires s'étaient fourvoyés dans leur quête. Il n'y avait pas de secret des templiers. C'était ce royaume tout entier dont ils s'étaient arrogé la garde qui constituait leur trésor, ce lieu riche des écrits de toute l'humanité que tous convoitaient et qu'eux avaient su rejoindre, parfois au-delà de la mort, pour le défendre jalousement.
François Lelonais, Mémoires d'un valet d'armes aux Enfers
Par Pierre Bouas.
Commentaires
» ajouter un commentaire
par Raven
Bravo très sympa :). Serait il possible d'avoir chaque nouvelle maquetée et mise en pdf pour qu'on se les imprime ? Cela nous permettrait de garder une trace de l'évolution et de la faire découvrir à d'autres.
18/12/2008 - merci
par m120
encore une superbe nouvelle et le grand georges a bien sa place en enfer lui qui voulait juste reposer sur la plage de sète
18/12/2008 - Caradil
par un anonyme
Très sympathique allusion à Hugo et à Brassens pour Gastibelza l'homme à la carabine...
18/12/2008 - Très bon!
par Hoys
Dans un style tout différent de la précédente, mais tout aussi intéressante. Chapeau à l'auteur!
18/12/2008 - un vrai plaisir
par St Gros Pif
Très immersive, cette nouvelle en appelle inévitablement d'autres d'un aussi bon niveau!
