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Chroniques De Zaebas - Loyautés

texte officiel 30/12/2008 par Philippe Villé


- De l'eau… Pour l'amour de Dieu, monsieur, donnez-moi de l'eau !

Il n'avait pas vingt ans ce soldat qui suppliait en Français qu'on lui donne à boire. Et il ne les aurait jamais.

- Je vais essayer de vous trouver de l'eau, lui mentit Isaïa d'une voix douce tandis qu'il dissimulait sa propre gourde sous le rabat de son manteau usé.

Au regard de sa plaie au ventre, la première gorgée achèverait l'occidental plus surement qu'un coup de pistolet.

- Vous parlez avec le même accent que les hommes du duc de Friedland, lui sourit le mourant en retour.
- J'ai vécu à Prague il y a longtemps, c'est là que j'ai appris votre langue, confessa le cabaliste.

Il avait donc servi feu Wallenstein, le généralissime félon du Habsbourg. Qu'importait d'ailleurs qu'il ait servi ce vautour plutôt qu'un autre.
Depuis le Louvre, Richelieu, le cardinal occultiste des Français, envoyait des hommes par dizaines se faire tuer au royaume de Sapience pour des ouvrages dont l'importance leur échappait. La plupart étaient des condamnés ayant échangé leur peine aux galères contre un séjour plus bref aux Enfers. Pauvres fous !
Les princes catholiques de la Sainte Ligue n'étaient pas en reste. Leur agent Alvaro de Balaguer conduisait tout autant de bougres à la mort, dans l'espoir qu'un secret alchimique d'importance assure à ses maîtres l'avantage sur le reste de la chrétienté.
Wallenstein avait lui rêvé de se faire roi de Thébaïde. À chacun ses chimères…
Depuis la Nouvelle Jérusalem, d'autres oiseaux de proie plus petits mais non moins redoutables s'étaient élancés pour planer sur ce charnier. Ainsi ce Valombre qui feignait de servir la colonie pour mieux se servir lui-même. L'aventurier érudit avait vainement tenté d'enrôler le cabaliste à sa suite, mais le vieil homme après l'avoir suivi dans quelques aventures avait fini par décliner son offre d'alliance.
Isaïa se sentait plus proche de la quête des Sarrasins qui cherchaient l'entrée du jardin d'Eden. Pourtant, que le Vieux de la montagne lui faisait froid dans le dos ! Et comme il était troublant de voir tant de conquérants se disputer la même piste en espérant tous un trésor différent… Satan - s'il existait - devait en rire.

Ressentant soudain l'ombre froide jetée sur son visage par le colosse d'argile, le soldat articula péniblement :
- Est-ce là le Golem des légendes ?

Voyant le juif hocher doucement la tête, il ajouta :
- C'est merveilleux…

Ses yeux s'illuminèrent brièvement, comme ceux d'un enfant à qui l'on conterait une belle histoire, mais ce ne fut que pour mieux s'éteindre l'instant d'après. Quand ils furent tout à fait vitreux, Isaïa ferma doucement ses paupières et extirpa enfin des doigts crispés la carte qu'il convoitait depuis le début.

Il la déroula avec une précaution infinie et souffla pour en chasser la poussière. Elle couvrait une large part des Enfers connus. Il la parcourut calmement, gravant chaque détail dans sa mémoire d'airain.
À la frontière de Kohut et de Thébaïde, le temple d'Héphaïstos qu'avait découvert Valombre. Et plus loin encore le mythique bois de Myrte. En Aussonnes, la cité perdue d'Iram aux mille piliers. En son cœur, l'une des entrées de la vallée des ombres…
Le vieil homme soupira. Combien de marches forcées et d'énigmes à résoudre, combien de batailles à traverser encore avant de trouver la clef de Beth et de finalement triompher des secrets du bas-monde ?

Une voix sifflante comme le vent du désert l'arracha à sa rêverie mystique. Le naïb Abdallah marchait vers lui le sabre tiré, suivi de son maudit djinn psalmodiant des propos incompréhensibles. Ses traits tirés, comme son sourire, dégageaient quelque chose de sinistre.
Il y avait sur son visage buriné plus que la fatigue de trop de pauses sacrifiées à lire les textes découverts. Le Sarrasin n'aurait pas dû s'attarder autant sur les pages maudites du Kitab al Azif. La légende prétendait que l'auteur de l'ouvrage impie avait été dévoré par un djinn en plein jour à Damas quelques mille ans plus tôt. Allez savoir… Isaïa avait mis en garde le naïb, mais ce jeune présomptueux lui avait ri au nez en prétextant qu'Allah aimait les poètes.
Ou peut-être était-ce la mauvaise influence du génie. Les hommes n'étaient pas nés pour la longue fréquentation de telles créatures.

- Les templiers ne tarderont pas à revenir, naïb. Il ne nous faut pas tarder !
- Oui. Mais d'abord le juif, je crois que tu as quelque chose qui m'appartient…
- J'ai dans la main la carte que mon ami l'Émir nous a envoyé chercher ensemble. Et nous la lui ramènerons ensemble.
- Je ne le pense pas.

Autour de lui les askars d'Abdallah prenaient position, leurs jezails pointés dans sa direction. Les ordres étaient déjà donnés.

- Si tu me fais tuer, qui vous gardera de la colère du Golem ?
- J'y ai pensé. Je vais te laisser la vie sauve vieillard. En échange tu vas me donner cette carte.
- Qu'il en soit ainsi, concéda le cabaliste après quelques secondes de réflexion. Elle est à toi.
- Oui, à moi ! souffla Abdallah dans un sourire carnassier avant d'arracher l'antique parchemin des doigts d'Isaïa. C'est ici que nos routes se séparent Ben Moshe. Adieu vieux fou !

Dans son dos le djinn crissa horriblement en s'enroulant sur lui-même.

On en était donc là songea le vieil homme en regardant les Maures se replier. Abdallah venait de trahir l'Émir pour se mettre à son compte. Au final, lui et ses hommes ne valaient guère mieux que les pillards occidentaux.
Quand le dernier des Sarrasins renégats eut disparu derrière la colonne de poussière soulevée par le djinn pour couvrir leur retraite, les premiers bruits d'une autre troupe se firent entendre. Les gardiens séculaires du royaume de Sapience étaient de retour. Isaïa se tourna alors vers la face lisse et silencieuse de son colossal compagnon :

- Ah mon vieil ami, tu es stupide et tu t'en moques, mais moi je sais qu'il n'ira pas loin ce chien dont les Enfers ont eu raison de l'âme ! Le Vieux de la montagne le fera décapiter. Et si Dieu veut qu'il réchappe aux haschischins, nous le rattraperons et lui ferons payer nous-même le prix de sa folie. Car j'ai conservé la carte, là, dans ma tête. Et je l'ai déchiffrée bien mieux que cet ignorant ne le fera jamais ! Hélas, l'Éternel se joue de nous. Car, par la faute de ce traitre, nous voilà encore une fois contraints de changer de camp. Tu verras qu'on finira par dire de nous que c'est une manie. Enfin, tachons de faire bonne figure !

Le vieil homme réajusta sa veste et tourna vers les silhouettes qui approchaient son plus beau sourire…

Pierre Bouas



Commentaires


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30/12/2008 - Que du bonheur
par Feu06

Sublime , encore une fois braveau Et encore merci pour les indices de future d'helldorado ;-)

30/12/2008 par Macmanus

j'adore c'est vraiment excellent ! Encore