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Chroniques de Zaebas - Un roi en campagne
Découvrez la première nouvelle d'une série reprenant divers évènements qui se sont déroulés lors des précédents épisodes des Chroniques de Zaebas. De plus, cette série introduira le Jardin des supplices, le quatrième épisode et nouveau contexte de bataille prévu pour le mois de janvier.
Les vents infernaux attisaient la fougue des roches ardentes.
Au milieu de l'étendue désolée de terre et de feu se dressait l'arche antique, théâtre de la première bataille de Sapience.
Par ce portail, les belligérants avaient atteint le royaume de tous les savoirs perdus. Ils étaient morts au nom de leur folie : la quête obstinée du pouvoir.
Une armée fantomatique surgissant des bibliothèques crépusculaires avait repoussé hors de Sapience tous les envahisseurs. Et de ce côté-ci du seuil, l'on se trouvait toujours au sein du fief du seigneur démon Zaebas.
Aucune des factions n'avait été en mesure de tenir durablement les terres brûlantes bordant l'arche. Les généraux avaient préféré abandonner le terrain plutôt que de se voir enfermer dans la nasse de toutes les troupes ennemies jalousant la position prise.
Ainsi, Européens, mercenaires, égarés, Sarrasins et démons avaient établi leurs campements fortifiés dans les parages. Les officiers lançaient des compagnies à travers le seuil, dans l'espoir de piller davantage que le voisin et de revenir avant que la griffe des damnés de Jérusalem ne s'abatte sur les intrus.
Les escarmouches entre pillards adverses étaient monnaie courante aux alentours du portail, emportant les âmes dans un interminable ballet de fer.
Cependant le moral des troupes était excellent. La piétaille ne se souciait guère de savoir combien de temps encore cette singulière bataille allait durer. Les combattants étaient ivres des merveilles découvertes de l'autre côté. Les perles de connaissance... Ils en avaient trop ingéré et n'aspiraient qu'à une seule chose : retourner au plus vite à la source de ce nectar unique.
Hassan ibn al-Sabbah, le maître des hashishins, avait d'ailleurs surpris deux de ses hommes sous l'emprise des perles, se livrant à une glose singulière autour du Coran... trop libertine à son goût. Leurs têtes ornaient encore sa tente en guise d'avertissement pour les autres.
Pour l'heure, le Vieux de la Montagne scrutait les étendues méphitiques depuis les hauteurs où se dressait le campement sarrasin.
La Voyageuse... Elle venait à sa rencontre sans escorte, comme si les lieux étaient saufs. Les Nizârites l'amenèrent devant Hassan.
Il l'invita à prendre place d'un geste, ce qu'elle fit sans un mot.
De son masque livide et inexpressif, le Vieux de la Montagne la dévisagea longuement.
Pas un instant elle ne détourna le regard, et rares étaient les interlocuteurs d'Hassan qui pouvait se targuer d'en avoir fait autant. Car ses yeux cruels et cinq fois centenaires provoquaient un sentiment de malaise qui mettait à vif les volontés les plus farouches.
Ce fut al-Sabbah qui le premier rompit le silence. Cela non plus n'était pas dans ses habitudes.
« Devant Allah, je me garde bien de tirer orgueil de ma longue expérience de vivant. Car aux enfers, il y a encore des découvertes susceptibles de me surprendre. Du temps où les chrétiens envahirent Jérusalem, Hugues de Payns, commandant de l'ordre du Temple des chevaliers de Salomon, fut mon allié occulte. Les templiers descendirent ici-bas à ma suite mais nos routes se séparèrent.
Je le croyais perdu.
Et voilà qu'il se révèle être le gardien d'un fabuleux temple dont j'ignorais l'existence. »
Ces mots suscitèrent un commentaire de la Voyageuse. Sa voix semblait cassée par l'ardeur de quelque récente bataille.
- Ainsi as-tu deviné l'identité du seigneur qui veille sur le royaume de Sapience, dit-elle en chuchotant. Que sais-tu d'autre ?
- Que tu es un mystère. Tu as l'apparence d'une jeune femme, pourtant ton âme est ancienne. Tu couches une fois avec les templiers, une fois avec les mercenaires, pourtant ton cœur reste pur.
- Al-Sabbah ne peut pas me parler de cette façon, rétorqua la Voyageuse, car je ne suis pas comme les autres vivants avec lesquels il a l'habitude de parlementer.
Les traits de son visage s'étaient durcis. Cette expression correspondait mieux à la tueuse qu'elle se révélait être lorsque venait le moment de croiser le fer. Hassan fut satisfait car il avait enfin réussi à provoquer une réaction chez son interlocutrice.
- Je ne suis qu'un simple guide, répondit-il. Ma tâche est de sonder l'esprit de ceux qui se présentent sur la route des combattants de la foi. Si mes mots te blessent, c'est que tu penses qu'ils sont justes. Par tes actes, Voyageuse, tu es le bras droit des chimères chrétiennes. Est-ce à ce titre que je te dois le respect ?
- Tu es bien arrogant, répliqua-t-elle en portant son regard vers l'arche. Sais-tu vraiment où tu vas ? Es-tu certain d'agir dans la vérité de ta foi ?
- D'évidence, de tous ces troupiers qui remuent en tout sens le fief de ton allié le templier, il s'en trouvera bien un pour découvrir ce que nous recherchons tous, ici. Que m'importe que ce savoir tombe entre les mains de l'ennemi chrétien, il suffira de suivre le chemin qu'il trace.
- Allons ! Quel chemin crois-tu trouver, Hassan ?
- Celui de l'île du diable. Une fois déjà, nous avons trouvé un passage. De cette époque pourtant récente, il ne reste que peu de témoins... Georg von Holbein et Baptiste Valombre ont vu comme moi les portes des Neuf Iris. Et cette découverte eut pour conséquence une bataille tragique qui fit trembler les enfers.
- Mais ce passage a été perdu à jamais, n'est-ce pas ? suggéra la Voyageuse.
- En effet. Mais je suis convaincu que nous trouverons d'ici peu une autre route. Si Hugues de Payns ignore que le fruit de toutes les convoitises se trouve sous ses yeux, c'est avant toute chose parce que cela ne l'intéresse pas. La protection de Sapience est l'aboutissement de sa quête.
La jeune femme acquiesça des yeux. Son sentiment de répulsion à l'égard du Vieux de la Montagne s'était estompé.
- Comment peux-tu être sûr, vieillard, de trouver l'île du diable en pillant les bibliothèques du royaume ? demanda-t-elle.
Hassan ibn al-Sabbah ébaucha un geste agacé de la main. Cette question appelait une longue réponse et il détestait parler. Un bref instant, une expression d'énervement put se lire sur son visage. Mais il retrouva son masque cruel et impassible tout le temps qu'allait durer son exposé.
« Bran Carnoth, souffla Hassan. C'est Bran Carnoth qui m'a ouvert les yeux. Et si tu daignes écouter mon récit, Voyageuse, tu pourras juger par toi-même de la justesse de mes intuitions.
Comme je l'ai déjà dit, les templiers sont venus en Kohut à l'époque de leurs croisades en même temps que mes Nizârites. Manifestement, ils ont découvert Sapience pendant que nous étions occupés à nous établir en Aussone et en Ampharaüs.
À cette époque Mongols, Seldjoukides et Mamelouks déferlèrent sur Kohut en passant par mon fief perdu d'Alamut. Et face à l'envahisseur, les agissements et la résistance de Ronwe et de Xaphan, seigneurs de Thébaïde, permirent durant longtemps de dissimuler le chemin vers Pélion et les terres du seigneur Zaebas.
Mais Osman unifia tous les musulmans sous une seule bannière. Nous pûmes enfin commencer une exploration méticuleuse de l'empire du Bas. Peu à peu nous avons investi Pélion, profitant des guerres féodales entre Zaebas, Thamuz et Adramelech pour fortifier nos positions. C'est ainsi que mes fidèles trouvèrent dans les marais de Goth-Wälle une source d'approvisionnement merveilleuse pour les troupes.
Pélion dissimulait les clés de mes recherches. Je ne le soupçonnais pas.
C'est pourquoi, sur mes conseils, les émirs portèrent leur effort sur Aussone et Ampharaüs. Nous traçâmes une ligne de ravitaillement au nez et à la barbe des grands féodaux des enfers, partant de Goth-Wälle pour rejoindre nos citadelles.
Devant Allah, les agissements étranges des égarés durant cette période ne permettaient guère de lire les ambitions de Bran Carnoth. La vérité est qu'alors, il attendait patiemment son heure. C'est un stratège unique, l'ange Samaël lui-même peut s'incliner devant le dux bellorum.
En 1632, lors de la quête la plus folle entreprise jusqu'à ce jour par l'humanité, Baptiste Valombre et un mercenaire papiste du nom de Jorgen Lohn découvrirent presque par hasard le cercle de Pélion et le fief de Zaebas.
J'ai dit qu'alors un passage pour les Neuf Iris avait été révélé. Et déjà il se trouvait au sein de ce cercle. Mais ce passage n'est plus. Pourtant il en existe un autre, Bran Carnoth a ouvert la voie.
Il fallut encore deux ans aux avant-gardes européennes pour prendre position aux abords de Goth-Wälle. Les chiens impies de l'Occident convoitaient nos sources.
Leur arrivée a précipité les événements. Les escarmouches se sont multipliées et les défenses d'Adramelech ont fini par céder sous le nombre des offensives.
C'est ce moment qu'attendait Bran Carnoth pour opérer une profonde percée dans le désert étouffant.
En contemplant les totems sacrés laissés par les égarés dans leur sillage, j'ai compris que Bran Carnoth, en parcourant le fief de Zaebas, s'enfonçait vers le cœur des Enfers où il se rend pour revendiquer sa couronne.
En cet instant encore, où Sapience cristallise l'ambition de tous les vivants, le roi attend de nous voir découvrir ce qu'il sait déjà. Il économise l'ardeur de ses troupes.
Lorsque nos yeux se tourneront dans la bonne direction, il aura le premier bondi en avant. Les fidèles combattants de la foi et les chiens impies se précipiteront à sa suite et par leur nombre, porteront la confusion dans les rangs des lucifériens.
Voilà comment il se joue de nous, et se jouera bientôt des archidémons.
Il me semble t'avoir révélé, Voyageuse, ce que Hugues de Payns ignorait encore. À savoir comment autant de compagnies ennemies s'étaient ainsi retrouvées à ses portes et ce qu'elles prétendent arracher à son sanctuaire.
À toi maintenant de me dire ce que j'ignore du seigneur Zaebas. »
Une lueur meurtrière traversa les yeux d'Hassan. Mais la Voyageuse ne se laissa pas intimider. Elle savait avant même de rendre visite au Vieux de la Montagne que sa vie tiendrait à la réponse qu'elle allait donner à présent.
« Je me suis récemment alliée aux mercenaires chrétiens mais ils ne m'ont rien appris, dit-elle de sa voix cassée. Ils courent droit devant eux obnubilés par les richesses dont regorge cet endroit et laissent à d'autres le soin de décortiquer les rouages de cette sanglante mascarade.
Le seigneur démon Zaebas, contrairement à ses rivaux, s'est toujours comporté en fidèle serviteur des archidémons. Il est seigneur des mystères et les conserve jalousement. Ainsi, il n'œuvre pas tant par loyauté envers un règne incertain que par orgueil du puissant qui considère ces secrets comme son trésor personnel.
Seigneur des mystères, ai-je dit, et voilà qui corrobore tes intuitions. Jamais je n'ai voulu croire qu'il dissimulait en son fief un passage vers l'île du diable, car c'est simplement folie de songer à cet endroit de ténèbres. Cependant, tu m'as convaincu, Hassan, que tu es fou. Et seuls les fous peuvent pressentir ces choses-là.
Zaebas a établi son fief en Pélion, il y a très longtemps, pour interdire la voie vers le royaume de Sapience.
Étant donné que les vivants envahissent depuis des siècles les enfers en entrant par Kohut, les forces des féodaux s'affaiblissent peu à peu. Il donc a pris pour habitude d'envoyer dans ce cercle des compagnies pour entraver l'action des intrus.
Cependant, la vigilance de Zaebas s'est trouvée compromise à la fois par les guerres contre ses rivaux et par les excursions répétées des Sarrasins.
Mais Hugues de Payns et les siens se sont avérés être d'excellents « alliés » de par leur foi. Car ils considèrent qu'il serait hérétique de laisser les secrets de Sapience à la portée des vivants. D'ailleurs, ils se gardent bien d'étudier eux-mêmes ces connaissances perdues.
Zaebas les a donc laissé investir et se faire les gardiens de ce royaume qui n'appartient à personne et dont l'entrée, par l'arche des anciens, se trouve au sein de ses terres.
Sapience regorge de secrets. Il ne serait guère étonnant, après tout, que soit consigné quelque part le moyen d'atteindre la vallée des ombres, la croisée de tous les chemins cachés pour rejoindre les Neuf Iris, la cité bâtie sur l'île du diable.
Car, Hassan, la distance qui sépare le fief de Zaebas du cœur des enfers est telle qu'il est impossible de la concevoir.
Si les ambitions de Bran Carnoth sont celles que tu lui prêtes, alors c'est la vallée des ombres qu'il cherche à atteindre avant tout. Car ce lieu, tombeau des anciens, premiers habitants du Chaos, préexistait à l'avènement des démons.
On dirait bien, Hassan, qu'en poursuivant chacun notre voie, nous n'avions qu'une part de la connaissance. Le roi des damnés, lui, semble la saisir en entier, sans avoir besoin pour cela d'étudier les textes hermétiques.
À présent, je crois t'avoir dit tout ce que je savais, déclara la Voyageuse d'un air las.
Mais je vais encore te mettre en garde, en mémoire de ceux qui, parmi les tiens, m'ont maintes fois fait l'honneur de leur hospitalité tandis que j'arpentais les cercles des enfers.
Il est des choses que tu crois pouvoir dissimuler, Hassan. Autant que tu le saches, si Hugues de Payns ne soupçonnait pas l'objet actuel de tes investigations, il sait que le jardin d'Eden est le sens de ta quête. Or il n'ignore pas que tu portes tous tes espoirs de l'atteindre dans la princesse Layla Bint Suraya, le cœur pur qui, à ton sens, te révélera le véritable chemin de Lumière.
Cependant qu'arrivera-t-il si elle échoue comme les précédents élus ? Es-tu sûr d'être assez fort pour surmonter ce nouvel échec ? »
Al-Sabbah sourit. La cruauté de son visage disparut pour laisser place à la sérénité d'un vieillard attendant paisiblement la mort.
« Oui, je le serais, répondit doucement Hassan. Car je sais depuis l'instant où tu es venue à moi qu'il restera encore un cœur pur après Layla pour nous montrer la voie. Je te l'ai fait remarquer tantôt, mais tu n'y as pas prêté attention. Je recherche la Lumière, mais je n'en suis pas digne. Tu voyages dans les Ténèbres et tu as Sa confiance. »
D'abord, la jeune femme ne put croire qu'il parlait d'elle.
Quand elle se rendit enfin à l'évidence, la colère s'empara d'elle. Le Vieux de la Montagne était convaincu de ce qu'il venait de dire. Il n'avait donc jamais eu l'intention de la faire exécuter par ses sbires, contrairement à l'impression qu'il avait laissé planer durant la conversation.
Il avait ainsi abusé d'elle.
Non pas qu'elle craignît d'être décapitée par une lame dibbukim, ni qu'elle regrettât d'avoir partagé avec lui son savoir. Ce qui était grave était qu'il avait réussi à la duper. Elle avait été assez naïve pour croire que ce vieillard avait eu, même un bref instant, pouvoir de vie et de mort sur elle.
Et à mesure qu'elle s'emportait, elle comprenait hélas trop tard ce que sa rage révélait d'elle.
Ce qu'un diplomate ordinaire aurait retenu d'une telle conversation, c'est d'abord la joie d'y avoir survécu, puis une haine farouche contre celui qui avait joué avec sa vie.
La Voyageuse se moquait de cela.
En revanche, elle ne pouvait admettre d'avoir été trompée... Et qu'elle pût encore éprouver un tel sentiment après avoir été témoin des bassesses dont regorgeait cet empire, était la preuve que le Vieux avait raison.
Pour la jeune femme, le mensonge était pire que la mort. La vie comptait moins que la vertu, cette force grâce à laquelle elle marchait les yeux ouverts dans ce pays de cauchemar.
Il venait de toucher la part d'innocence qu'elle cachait au fond d'elle comme un trésor enfoui.
- Mes mots te blessent car mes mots sont justes, dit doucement le vieillard.
- Tu es fou, al-Sabbah !
La Voyageuse quitta le campement sarrasin en titubant comme une âme qui vient d'être meurtrie par une vérité innommable. Elle voulut la contredire immédiatement, en scrutant l'horizon à la recherche d'un ennemi... N'importe quel ennemi dont elle aurait pu ouvrir la gorge, et du sang répandu souiller son corps pour qu'il ne fût pas le sanctuaire de la folie des hommes.
Mais le sang, pour elle, n'avait jamais été un rempart contre la vertu.
Thomas Cheilan.
Commentaires
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par m120
oui une géographie des enfers permettrait aussi de lier des campagnes de cercle en cercle. Avec des accès ou non à des portails etc ce serait très cool. Et de localiser les places fortes des différentes factions et du coup avoir des bonus quant on est attaqué sur ces zones etc... euh je vais peut etre un peu loin, mais une map des différents cercles, avec les grands évènements de marqués dessus ce serait déjà très très très bien
11/12/2008 - Une Hell Map
par Chaperon
Sa serai pas mal de faire une petite map des enfers avec les térritoires visités, histoire qu'on se repére mieu ^^ !
10/12/2008 par cccp
Quelques templiers devraient arriver chez les mercenaires.
10/12/2008 - futur
par m120
alors la future faction après les les chinois ce sera les templiers? ce serait agréable ma foi, mais à quant l'incarnation du vieux de la montagne? Et puis la voyageuse 2 j'en veut une alors appel aux bonnes ames. La nouvelle est excellente vivement les romans
10/12/2008 - Rhaaa! Encore!
par Hoys
Excellent! Un nombre impressionnant d'informations, un syle très agrable... j'en redemande!

