Univers
Les moissonneurs (3/5)
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Parèche et Gorm
« Tu l'as encore fait.
- Non.
- Je t'ai vu.
- Tes jyeux t'auront trompé. Ou alors, ch'est un effet des gajes du marais.
- Tu ne… Oh, et puis laisse, va… »
Tandis que son compagnon se traîne vers un autre monticule, la petite créature obèse laisse échapper un petit gloussement satisfait mais se reprend aussitôt, forcée de croiser les bras pour maintenir fermée son immense gueule dont les bajoues molles pendent à terre. L'autre se retourne un instant avec un regard soupçonneux. Le petit gros tente de siffloter et ne parvient qu'à émettre un gargouillis clapotant et à s'inonder les bras de bave.
Son compagnon, dégoûté, lui dédie un petit geste méprisant et se détourne pour gravir la pente glissante et encore moite. Le damné de la gourmandise jubile. Pendant que l'autre créature entreprend sa périlleuse escalade à coups de griffe et en poussant force gémissements pathétiques, il ouvre de ses minuscules doigts gourds sa petite bourse déjà bien remplie. Il en hume le fumet en se léchant les babines, ce qui, vu la taille considérable d'icelles, lui prend un certain temps.
« C'est haut, hein ! »
Le damné de la gourmandise lève les yeux pour scruter le haut du monticule, mais son compagnon n'est encore qu'à mi-chemin. Il s'est arrêté un instant, prenant appui sur une lance qui dépasse du tas. Là, perché comme un moineau sur une branche, il peut embrasser tout le champ de bataille du regard.
Le damné de la gourmandise dépose délicatement sa trouvaille dans la petite poche et la referme avec soin, résistant à l'envie d'y déposer un autre baiser mouillé. Il se retourne à nouveau. Son compagnon n'a pas bougé. Il aurait dû s'en douter : escalader un monticule de cadavres aussi haut n'est pas à la portée d'un de ces flemmards de damnés de la paresse.
« Alors ? dit-il.
- Alors quoi ?
- Ch'est les nôtres ou ch'est les leurs ? »
Du haut de son perchoir, le damné de la paresse agite la main et soupire.
« Presque que des nôtres.
- Ils nous jont taillés en pièches.
- Coupés en morceaux.
- Pulvérigés.
- Laminés.
- On a bien fait de pas che battre, nous.
- Et comment… Pas la peine d'aller jusqu'en haut pour savoir ce que j'y trouverai. Que des nôtres. Pas la moindre plume de corvus, pas une écaille de squamate… Rien qui puisse t'intéresser. »
Le damné de la paresse descend trois fois plus vite qu'il n'est monté. Une fois arrivé à terre, il se plante à côté du petit gros et les deux damnés regardent autour d'eux. La bataille a été particulièrement rude. Violente et incompréhensible. Surtout de loin. D'ordinaire, les choses sont plutôt simples pour ces deux-là : poussés par le fouet d'un grand damné, ils se jettent dans la mêlée et tentent d'occire tout ce qui tombe à portée de couteau ou de crocs. Voilà bien une des rares satisfactions de l'existence en enfer : cette simplicité des règles de l'affrontement. Tuer ou être tué. Mais de loin, la bataille n'était plus que confusion, tourbillon de corps et d'acier, éclaboussures de sang. Rien de bien palpitant quand on n'y participe pas.
Le damné de la gourmandise mâchonne distraitement une poignée d'orteils qu'il vient d'arracher à un pied dépassant du monticule. Il y avait des vivants dans la bataille. C'est la raison qui les a poussés à flâner toute la matinée dans ce charnier : les vivants sont savoureux… Selon les dires du damné de la gourmandise, en tout cas. Le damné de la paresse, quant à lui, s'en moque. Du moment qu'on ne lui demande rien de bien épuisant… Et puis, regarder cette gigantesque gueule engloutir d'immenses quantités de viande a quelque chose de tout à fait fascinant. On ne se lasse pas de voir onduler ces rangées de crocs et palpiter ce ventre sans fond.
À part pour les yeux. Les yeux percent et éclatent comme des œufs mous, ils sont gluants, ils sont puants, ils sont répugnants. Le pire, c'est quand son compagnon les lèche ou les embrasse. Le damné de la paresse déteste ça. Il se demande si les autres damnés ressentent le même genre de chose ou s'il doit cette faiblesse à sa relative jeunesse.
« Tu vois, il en rechtait un, Parèche. »
Le damné de la paresse soupire. Au tout début de l'affrontement, leur capitaine, un de ces grands salauds de damnés de la colère, s'est retrouvé privé de sa tête par le disque tranchant du chef squamate, celui qu'ils appellent Isha-Akshay. Du coup, lui et Gourmandise se sont vite réfugiés derrière de gros rochers pour assister tranquillement à la bataille. À vrai dire, Paresse - « Parèche » - s'est endormi avant la fin. Quand il s'est réveillé, Gourmandise était en train de s'empiffrer. Comme il n'avait rien de mieux à faire, il l'a aidé à trouver d'autres victuailles. Mais les vivants - ou du moins les cadavres de vivants - n'étaient pas nombreux.
C'est en comptant les corps qu'ils se sont rendu compte que leur camp avait perdu. Les têtes de grands damnés montées sur des piques au milieu du charnier leur avaient déjà mis la puce à l'oreille, il faut bien l'avouer.
« Ils jont du croire qu'on avait été… machacrés, nous auchi, avait bredouillé le damné de la gourmandise.
- Faisons comme si, alors. Inutile d'aller faire ce genre de rapport au seigneur Phölm si cela signifie qu'on figurera au menu de ce soir… »
Au mot menu, le visage bouffi du damné de la gourmandise s'était éclairé, pour se rembrunir bien vite quand la totalité des informations avait fini par atteindre son cerveau rabougri.
Pour le moment, il finit de mâchouiller un morceau de viande d'humain froide.
« Bon, tu as fini, maintenant, il n'y en a plus. On a fait tout le tour trois fois.
- Chauf le haut du tas.
- Je ne remonte pas là-haut, il n'en est pas question.
- Et pourquoi ?
- J'ai la flemme. Et puis, tu en as déjà assez récolté. »
Maintenant qu'ils ont fait le tour de ce buffet impromptu, les deux compères ne savent plus vraiment quoi faire.
« Tu crois qu'ils che rendront compte ?
- De quoi ?
- Qu'on manque à l'appel ? »
Le damné de la paresse éclate d'un rire sec comme une toux de mourant.
« Tu crois vraiment qu'ils compteront les corps ? Tout ce qui importe au seigneur Phölm, c'est de savoir si nous avons gagné ou perdu. Il ne compte pas les points, tu sais. Pour nous autres, il n'y a pas de deuxième place : c'est la victoire ou la mort.
- Et nous deux, alors ?
- Nous, c'est la mort, Gorm.
- Gorm ?
- C'est plus rapide à prononcer que Gourmandise. »
Ledit Gorm regarde tristement le morne horizon des Enfers.
« Allez, on y va, Gorm. »
Le damné de la gourmandise a l'air perdu.
« Où cha, Parèche ?
- On verra bien. Et puis, depuis quand es-tu devenu un damné de la curiosité ? »
Gorm a un petit sourire - un effroyable croissant de lune humide, dentelé et vertical - et tapote son petit sac. C'est son secret, sa réserve, son jouet. D'ordinaire, les damnés n'ont pas plus droit à ce genre de possessions personnelles que les moines. Mais comme les moines, les damnés sont de fieffés menteurs quand le désir vient les chatouiller, surtout s'il s'agit d'un désir des plus irrationnels.
Tandis que Parèche enjambe les cadavres gigantesques de deux damnés de l'orgueil, Gorm énumère le contenu de la bourse pour se rassurer.
« Seize verts, douze bleus, cinq marrons, deux rouges, un en verre, un tout blanc pas très beau mais qui a bon goût… »
Qui sait, à l'horizon, il y aura peut-être des proies, des batailles faciles et d'autres yeux à récolter.
Le blanc a vraiment bon goût, même s'il est un peu sec.
« Tu l'as encore fait. Tu sais que je trouve ça dégoûtant. »
D'un air curieusement digne, Gorm referme son sachet et le noue soigneusement autour de sa tête dépourvue de cou. Tandis qu'il marche d'un air grave devant Parèche, il peut caresser la petite poche du bout de la langue. C'est à la fois lancinant - toutes ces friandises qui ballottent, là, juste sous son nez, une vraie torture - et rassurant.
Parèche fait un petit geste de capitulation et soupire, mais il lui emboîte le pas.
En marmonnant, ils se dirigent vers un destin incertain.
Commentaires
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par x|||
Voilà une nouvelle à ne pas lire avant de déjeuner... Je dirai...délicieusement bien écrit !
23/07/2008 - vraiment sublime
par jona
il n'y a pas à dire, c'et vraiment bien! vivement la suite
22/07/2008 - Magnifique
par Feu
Tous bonnement sublime . Vivement le bouquin
