Univers


Misere mei Deus

texte officiel 07/07/2006 par Arnaud Ramonat

Comment en étions-nous arrivés là ? Après avoir guerroyé aux quatre coins de l'Europe, je croyais avoir tout vu. Les règles étaient simples en ce temps-là, juste l'histoire de crasseux s'entretuant gentiment- entre hommes de mauvaise volonté. On violentait par ci, on violait par là, on pillait toujours, par vice ou par nécessité. Parfois, pour la forme, on découpait en rondelles un bougre ou deux ; le côté taquin du soldat je présume. Il faut dire que quand une meute de paysans vous tombait sur le râble, la partie était souvent virile et incorrecte, et pas forcément à l'avantage du bougre soldé.



Les règles du jeu dans les enfers différaient de notre monde, sur de nombreux points. Posséder des nerfs d'acier avant d'entrer était un minimum. Jouer roupettes sur table avec les damnés permettait aussi de prolonger sa misérable existence.



Jamais nous n'aurions dû venir secouer nos miches ici. Ce monde n'était pas le nôtre, mais désormais, il était trop tard pour faire demi-tour. Place au ballet de mort, de sang et de larmes.



Deus misere mei…





Un écho lointain me parvint, une sorte de bourdonnement diffus, continu. Il faisait noir, froid et humide. Je perçus, de tous côtés, des râles d'agonie. La gueule dans la tourbe, les bras en croix, je constatais avec une certaine horreur, que la moitié de la compagnie n'avait pas supporté l'épreuve du voyage.



Le cerveau de plusieurs hommes sortait par leur nez en une sorte de gelée noirâtre. D'autres soldats convulsaient, œil révulsé et culottes souillées. Mes esprits revenaient peu à peu, la lumière reprit ses couleurs, le son était enfin débarrassé de son écho. Un goût métallique au fond de la gorge persistait.



Un paysage de cauchemar nous cernait. Vaste plaine de poussière blanchâtre sur champ céleste purpurin, les enfers nous accueillaient d'une manière des plus inhospitalières. Issu des tréfonds infernaux, un souffle au crachin méphitique nous balaya de toute sa rage.



La coque à demi échouée était toujours reliée par sa chaîne au monde des vivants. Elle reposait comme une grosse tanche sur une parodie de fleuve brunâtre et pâteux : une sorte d'égout paresseux et surchargé d'immondices. Une odeur pestilentielle régnait ici en maître, nous ne sentions plus rien. Des éclairs vermillon striaient le ciel dans le lointain. Au firmament, de gros nuages couleur obsidienne ondulaient comme d'obscurs gonfanons battus par les vents.



Le gros capitaine et son prêtre étaient sonnés mais en vie. Par bonheur, aucun de mes hommes n'était mort. Les reîtres encore en vie commençaient à comprendre l'ampleur de leur connerie.



Un hurlement retentit au loin, un cri d'alarme. Des ennemis étaient en approche, formation en diamant, à l'arquebuse, mes coquins !



Sorties de nulle part, comme invoquées par le vent, des dizaines de formes apparaissaient tout autour de la compagnie, à cent bonnes toises. Nous étions en position défavorable, dos au fleuve. L'officier le savait, mais la prime à l'indigène occis était alléchante.



C'est alors que nous vîmes à quoi ressemblaient ces immondes créatures. Tristes pantins aux couleurs glauques, humanoïdes sautillant comme des crapauds, ces monstruosités au regard vitreux étaient des appels au meurtre sur pattes. À leur seule vue, notre sang bouillait. Je crois que notre âme était révoltée devant ce simulacre d'humanité.



J'en repérai un bien moche au milieu des autres. Exploit : il était encore plus laid que mon beau-frère, et je dois dire qu'il n'avait vraiment pas une gueule de porte-bonheur. Je visai, beuglai des ordres à mes hommes, pressai la détente. Le tir l'atteignit en pleine tête. Mes hommes firent tous mouche. Et là, ce fut le drame. Loin d'arrêter leur course paresseuse, le tir semblait les motiver à avancer. Aux premières pertes, les reîtres se débandèrent. Les « paresseux » les taillèrent en pièces. Des cris stridents résonnaient au loin. D'autres damnés au corps filiforme avançaient, comme si le diable était à leur trousse. Percés de part en part d'échardes métalliques, les muscles à vif, ces monstres utilisaient leur souffrance comme source de leur fureur. Leurs greffons de fer et d'airain s'enfoncèrent dans la chair nue des hommes en fuite. Un peu comme papa dans maman si je puis dire. La racaille de Tilly culbutée, restait notre capitaine et notre dernier carré. Percé par l'ancre d'un « coléreux », le prêtre en appela à Dieu. Un semblant d'aura divine lui redonna espoir. Les deux coléreux, renforcés d'un paresseux, achevèrent ses illusions quant au divin et sa misérable vie de cureton. L'officier pria mes hommes de mener une dernière charge héroïque, pour l'honneur. Je lui répondis poliment d'aller se faire déflorer l'arrière-train par Belzebuth et ordonnai dans le même mouvement la retraite. Épaule contre épaule, pied à pied, mes hommes reculaient en bon ordre, crachant la mort dans les rangs ennemis. Cinq coléreux avaient été définitivement calmés, trois paresseux étaient sur le point d'aller dormir pour de bon.



La cogue approchait sur nos arrières. Un de mes hommes s'écroula, charcuté par un nerveux. Formation en cercle, la fin approchait, inéluctable. L'officier fut ventilé dans une gerbe de feu verdâtre. Une créature de la taille d'un chien s'était accrochée à son cou et lui avait pété à la face. La poussière se souleva autour de nous, la cogue était là, à deux pas. Un léger répit nous permit de pénétrer dans le navire et de tirer violemment sur sa chaîne, sorte de signal pour ceux d'en haut. L'air du ciel semblait se tortiller, des éclairs scintillaient en des centaines d'endroits.



Le portail était là. Remonter, oui, à tout prix !



Le bastingage du bateau nous servit de parapet ; mes grouillots se démenaient comme de beaux diables, faisant feu à une cadence exceptionnelle. Chaque tir atteignait sa cible, et la plaine fut vite jonchée de cadavres. Au loin, les nuages ténébreux se dissocièrent, révélant à notre grand bonheur une nuée de volatiles infernaux. Des stryges ou des cochonneries du même goût. Soudain la cogue s'ébrouait, nous remontions, non vers le paradis, mais vers notre bonne vieille Magdeburg. Un mètre, deux mètres … Trois coléreux s'accrochèrent à bâbord. Ils se servirent de leurs membres pointus pour grimper à bord. On ne les avait pas invités, et en plus ils se permirent d'étriper Jürgen. Une dernière volée en emporta deux pour le coup. Je fini le dernier au sabre, estoc, taille et re-estoc en pleine tête, fendu en deux le bougre ! En bas, ça grouillait de monde décidé à nous voir crever la gueule ouverte. Ils n'eurent pas ce plaisir cette fois-ci. La queue entre les jambes nous repartions, mais nous étions encore vivants. Oui, vivants !





Survivre, voilà le jeu que nous jouions ici-bas, juste survivre. Je laisse aux héros le soin de mourir. Les cons